Ahmed Boulane Autour de Casablanca-Dakar
2026-03-31
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Casablanca–Dakar suit le parcours
d’un homme contraint de traverser
le désert par la route pour regagner
le Maroc, au moment où le monde se
figeÀ travers ce voyage imprévu,
le réalisateur interroge la notion
de frontières, la condition des
migrants et les paradoxes d’une
humanité soudainement immobiliséeDans cet entretien,
hmed Boulane revient sur la genèse du film, ses choix
esthétiques et narratifs, sa collaboration avec nas El Baz,
et la dimension profondément humaine d’une œuvre qui
dépasse largement le seul contexte du Covid
hmed Boulane
Qu’est-ce qui vous a inspiré dans cette
histoire d’un homme bloqué hors de son pays
au moment où le monde se confine ?
C’est l’histoire en effet d’un jeune architecte marocain
bloqué à Dakar au tout début du confinementSa femme
est enceinte et sur le point d’accoucher, mais plus aucun
avion ne décolleIl a donc été contraint de rentrer par la
route, en empruntant successivement un fourgon qu’il
croyait de marchandisesCe n’est qu’une fois le voyage
entamé qu’il découvre qu’il voyage avec des migrants
clandestinsCet élément m’a permis de raconter le
parcours des migrants clandestins à travers le regard
d’un homme qui, au départ, n’appartient pas à ce monde
Le Covid a été vécu très différemment au
Sénégal qu’au Maroc ou en EuropeCet
angle de vue a-t-il nourri votre récit ?
bsolumentÀ ce moment-là, beaucoup de gens
n’avaient encore aucune conscience réelle de ce qui
se passaitu Maroc, le Covid n’avait pas encore été
officiellement déclaréC’est pour cela qu’on ne voit pas
de masques dans le filmLe personnage arrive au Maroc
dix jours après l’annonce officielle du Covid, exactement
au moment où les frontières fermentLe virus existait
déjà ailleurs, les gens mouraient, mais pas encore chez
nousCe décalage fait partie intégrante du film
Vous parlez d’un paradoxe : vouloir
bouger quand le monde se fige
C’est la philosophie même du filmTout film porte un
messageMême si je fais des films destinés au grand public,
et que mes films ont toujours rencontré leur public, il y a
toujours une réflexion derrièreCasablanca–Dakar fait rire,
peut émouvoir, parfois faire pleurerMalgré la concurrence
des comédies, je pense qu’il trouvera sa place, parce qu’il
parle de quelque chose de profondément humain
Pourquoi avoir choisi la comédie dramatique plutôt
qu’un traitement frontalement dramatique du Covid ?
Parce que le personnage principal ne comprend
pas immédiatement ce qui se passeIl est dans la
surprise permanenteIl découvre la situation au
fil des obstacles : les contrôles, la gendarmerie, les
avions cloués au sol… Le drame est là, mais vécu de
l’intérieur, sans lourdeur, presque malgré lui
Pourquoi avoir choisi nas El Baz pour le rôle d’li ?
Trouver un acteur n’est jamais facileUne nuit, en passant
en revue plusieurs noms, celui d’nas El Baz s’est imposé
C’est un acteur à part, il faut avoir le courage de le choisir
(rires)On dit parfois qu’il est difficile, un peu comme on
le dit de moiMais en réalité, c’est un acteur très sérieux
dès que la caméra tourneC’est un grand acteur qui aime
profondément la caméraIl a apporté sa modernité, sa
marocanité et surtout sa vérité d’acteur
Le film devient un véritable road-movie
dans le désert, avec une esthétique proche
du westernPourquoi ce choix visuel ?
J’ai beaucoup travaillé dans le désert, notamment comme
assistantJe le connais très bienJ’ai tourné sans drone,
mais j’ai réussi à obtenir des plans de ciel et de grands
espaces parce que je connais des points très élevésLes
plans larges, le désert, cette alternance avec de très gros
plans, tout cela participe de cette inspiration western
Les personnages de migrants sontils inspirés de vécus réels ?
OuiTout le monde connaît ces histoiresJe me suis
documenté sur leurs parcours, les traversées du
Casablanca - Dakar
est un film sur
notre fragilité, sur
le monde, sur la
manière dont tout
peut basculer
désert, les camionnettes, les conditions de voyage
Certaines femmes sont enceintes parce qu’elles espèrent
accoucher en Europe, d’autres tombent malades,
certains meurentL’actrice que l’on voit dans le film a
réellement vécu cette situationSes larmes sont vraies
Comment avez-vous trouvé l’équilibre
entre humour, tension et humanité ?
Tout simplement parce que c’est moi, ça me ressembleOn
me connait, j’ai de l’humour, mais je déteste profondément
l’injusticeC’est de là que vient mon humanitéJe peux être
polémique, mais toujours très sincère dans mon travail
Je ne me prends pas pour un Fellini, mais je fais des films
honnêtes, qui parlent au publicDonc c’est un peu moimême dans le film, c’est cette fraternité, cette humanité
entre li et les migrants, parce qu’il devient l’un d’eux
Cette fraternité entre li et les
migrants est très forte à l’écran
Oui, elle était pensée dès l’écritureu départ, li
prend un véhicule de marchandises, puis on découvre
qu’il transporte des migrantsL’histoire des migrants
se raconte à travers lui, parce qu’il devient migrant
à son tour, clandestin malgré luiUn architecte
marocain empêché de rentrer chez luiC’est là que
le film prend sa dimension philosophique
Vous apparaissez dans le film dans le rôle
d’un réalisateur bloqué à Merzouga
J’ai l’habitude d’apparaître dans mes filmsCette scène
permet aussi le dénouementli arrive à Merzouga, une
ville où l’on tourne beaucoup de filmsD’ailleurs, il y
avait réellement des cinéastes bloqués là-bas au début
du confinementCette situation permet de trouver une
issue crédible pour qu’il puisse regagner Casablanca
Que souhaitez-vous que le public retienne de ce film ?
Depuis le Covid, la vie a profondément changé
Casablanca–Dakar n’est pas seulement un film sur le
Covid, c’est un film sur notre fragilité, sur le monde,
sur la manière dont tout peut basculerC’est aussi un
rappel, même si parfois on préfère oublier